La Balade d'Amelie

Magdalena Abakanowicz

L’exposition de Magdalena Abakanowicz au musée Bourdelle a été une vraie découverte, un choc pour moi. Le travail textile organique d'Abakanowicz est une œuvre qui, à l'instar de celle de Louise Bourgeois, ne cherche pas à plaire mais à sonder les profondeurs de la psyché et les traumatismes de l'histoire.
Ses Abakans, d'immenses structures de sisal et de corde suspendues dans le vide, agissent comme des présences totémiques. On déambule parmi ces peaux démesurées, ces tissus de vie qui semblent avoir été arrachés à la terre. Il y a quelque chose d'obsédant dans cette matière rouge, noire ou ocre, qui évoque aussi bien des organes que des architectures primitives. On ressent la même urgence, la même nécessité intérieure que chez Bourgeois : celle de donner corps à l'isolement, mais aussi à une incroyable force de résilience.
L’exposition de Magdalena Abakanowicz au musée Bourdelle
L’exposition de Magdalena Abakanowicz au musée Bourdelle
Le parcours dans le Grand Hall des Plâtres est particulièrement saisissant. Les silhouettes sans tête d'Abakanowicz, rangées comme une armée silencieuse, répondent à la verticalité des statues de Bourdelle. Ces corps tronqués parlent de la condition humaine, de l'individu perdu dans la masse, de la vulnérabilité de l'être face aux forces de l'ombre. On n'observe pas ces sculptures, on les éprouve. Elles nous confrontent à notre propre finitude avec une puissance archaïque.
Pourtant, au-delà de cette confrontation monumentale, l’exposition révèle une facette plus intime et délicate à travers ses œuvres sur papier. Ici, le geste se fait plus aérien, presque calligraphique. Ses dessins et ses encres ne sont pas de simples esquisses, mais des explorations de la croissance et du vivant. On y devine des réseaux de racines, des floraisons cellulaires et des nervures qui célèbrent la structure même de la nature. Il y a dans ces tracés une grande douceur, une volonté de comprendre comment la vie s'organise et s'obstine à éclore.

C’est une exposition qui célèbre la "trame" au sens propre comme au sens figuré : le tissage comme lien social, mais aussi comme piège ou comme protection. Loin d'être uniquement sombre, le travail d'Abakanowicz est une ode à la métamorphose. La rugosité du textile, son odeur de poussière et de terre, nous ramènent à une réalité tactile oubliée, tandis que la légèreté de ses papiers nous rappelle que la fragilité est aussi une force.

On ressort de cet accrochage avec le sentiment d'avoir traversé un paysage mental d'une intensité rare, où chaque nœud, chaque déchirure, raconte la lutte d'une femme pour exister dans un monde fragmenté. C’est une rétrospective magistrale, une célébration de la matière vivante qui résonne en nous bien après avoir quitté les ateliers du sculpteur.

L’exposition de Magdalena Abakanowicz au musée Bourdelle