La balade commence dans l'ombre d'une vie double. Hilma af Klint, formée à l'Académie royale des Beaux-Arts de Stockholm, mène en surface une carrière figurative conforme aux attentes de son époque. Mais derrière cette façade irréprochable se déroule, dans le secret absolu, une production d'une audace sans précédent, nourrie de théosophie, de spiritisme, d'une conviction profonde que l'art peut saisir les forces invisibles qui gouvernent le cosmos.
Dès 1906, bien avant Kandinsky ou Malevitch, elle invente un langage pictural entièrement abstrait. Spirales, cercles, faisceaux de couleurs vives : ses compositions ne représentent rien de connu, et pourtant elles signifient. L'observateur est saisi par cette tension particulière entre rigueur géométrique et débordement organique, entre la froideur du schéma et la chaleur d'une vision intérieure. Hilma af Klint ne décrit pas le monde, elle en transcrit les harmonies secrètes.


Le Grand Œuvre : les Peintures du Temple
Le cœur de l'exposition est un choc de format. Les Peintures du Temple, cycle monumental réalisé entre 1906 et 1915, s'imposent par leur démesure autant que par leur mystère. La série des Dix Plus Grands en constitue le sommet : ces toiles de grande taille, aux formes biomorphiques et aux couleurs d'une intensité presque tactile, semblent appartenir à un autre siècle que celui où elles ont été peintes. Formes ovales et enroulements, symétries brisées, nomenclatures ésotériques, tout concourt à faire de chaque tableau un objet de contemplation autant qu'une énigme.
L'exposition tisse également les fils d'une inspiration plurielle : art populaire scandinave, culture scientifique de la fin du XIXe siècle, iconographie ésotérique. Elle interroge aussi, avec une acuité bienvenue, la place longtemps niée des femmes dans l'histoire de l'art moderne.
Un destin hors norme
La dimension la plus saisissante de cette rétrospective est peut-être biographique. Hilma af Klint avait exigé que ses œuvres abstraites restent scellées vingt ans après sa mort. Ce n'est qu'en 1986, à Los Angeles, que l'exposition The Spiritual in Art les révèle enfin au public, soit près de quatre décennies après leur création, et quarante ans après la disparition de leur auteure. Première exposition monographique en France, cet événement parisien répare un oubli historique et restitue à une pionnière la place qui lui revient.
Cette exposition n'est pas seulement une découverte : c'est une correction. Hilma af Klint a peint l'avenir à l'insu de ses contemporains, dans le silence choisi d'un atelier stockholmois. Il aura fallu un siècle pour que la lumière rattrape sa vision.
